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Laurent Tailhade : UN MONDE QUI FINIT


« UN homme — dans le calme doux et triste où s’endorment les paysages de l’arrière-saison, quand le déclin du jour et le déclin de l’année admonestent celui qu’ont effleuré déjà les ailes grises de la vieillesse, lui représentent que l’heure est venue d’abdiquer les longs espoirs et les ambitions fugitives — un homme s’assied au bord de la route, non loin de quelque prairie, égayée encore par le chant des fontaines et ce peu de verdure que l’automne épargne au faîte des rameaux. Ses disciples, ses amis, les fils de sa pensée entourent le vieillard que grandissent à leurs yeux les prestiges de la gloire, mais que la bonté rapproche de leurs cœurs. L’homme se souvient. Il parle. De ses lèvres éloquentes, où l’ironie et la pitié se confondent en un même sourire, jaillissent les harangues et les contes merveilleux. Tout un monde évoqué par le magicien paraît à son appel. Opinions, préjugés, enthousiasmes, propos balourds, magnanimes aspirations et ridicules infinis, joie et douleur, vaillance et couardise, larmes et chansons, le drame et la comédie humaine pleurent, s’agitent, vivent enfin dans une parole de lumière qui les précise et qui les ennoblit. Ils s’incarnent en des êtres fictifs, aussi vivants, aussi vrais que les vivants eux-mêmes, en des êtres dont le geste, le costume, les discours, l’intérieur et l’extérieur donnent l’image la plus vive, la plus nette, la plus frappante d’un siècle et d’un pays, en même temps qu’ils symbolisent ce que la conscience humaine renferme d’œcuménique, d’immuable et d’éternel.

Une fois encore, le Verbe se fait chair.

Que ce soit près des golfes divins où le rhapsode aveugle célèbre tour à tour la perte d’Ilios, les embûches du Cyclope, les stratagèmes d’Ulysse et le retour de l’époux ; que ce soit à Ferney, où le maigre Voltaire accable de sarcasmes Leibnitz avec ses disciples et, du malheur individuel, concluant à l’hostilité de la Nature, à la malfaisance du contrat social, abroge l’impudent sophisme qui donne le « troupeau des Éphémères » comme but à l’Univers ; que ce soit à Dublin, dans cette Irlande affamée et tragique où le doyen Swift, non content d’incriminer la Nature, accuse l’homme lui-même, en théologien acerbe pour qui le « vieil Adam » reste à jamais indigne du rachat ; que ce soit, enfin, dans le maigre pueblo de la Manche, dans cette bourgade obscure d’Argamasillas où le blessé de Lépante, vaincu par l’âge, dompté par le besoin, mais d’un génie indomptable et victorieux, aperçut, le long des routes désertes, sur les pentes revêches des sierras, buvant à même l’eau parcimonieuse des ravines, dormant sous l’abri des chênes empoussiérés, le paladin à la triste figure et son obèse écuyer — hors du temps qui l’a fait naître et des passions qui l’ont engendré, encore que représentatif au plus haut degré d’une époque, de l’idée et des sensations qui l’ont émue, apparaît le chef-d’œuvre. Il s’isole et grandit. Il conquiert le monde ; il s’incorpore au patrimoine universel. Témoin de la sagesse et de la maturité d’une famille humaine, il en instruit les héritiers. Pas de livre plus hellène que l’Odyssée, plus anglais que Gulliver, plus français que

Candide, plus espagnol que Don Quichotte. Mais depuis longtemps, ces livres immenses n’appartiennent en propre ni à l’Espagne, ni à la France, ni à l’Angleterre, ni à l’Antiquité hellénique. Ils sont entrés dans la mémoire des civilisations. Ils ont fourni d’images et de pensers toutes les langues de la terre. Ils ont pris leur place dans la bibliothèque de l’Humanité.

Don Quichotte, comme la Divine Comédie, comme le second Faust de Gœthe ou les Hamlet de Shakespeare, est un de ces livres mystérieux et sublimes, à propos de quoi les Allemands attestent qu’il faut sept clefs pour les ouvrir. »


Disponible sur : Amazon.fr, Amazon.ca, Amazon.com, etc. (sans DRM.)

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Cette entrée a été publiée le 14 octobre 2016 par , et est taguée .
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